L’on rencontre parfois des comportements difficiles à comprendre. Ceux qui à l’avenir se pencheront sur celui de l’électorat du «Non » au référendum du 29 mai 2005 pourront à loisir s’interroger sur ce qui a pu amener une partie non négligeable de l’électorat à agir d’une façon qui rappelle davantage un troupeau de lemmings se précipitant vers le fond d’un lac scandinave que d’une appréciation rationnelle de la situation.
Le problème est particulièrement intrigant pour les électeurs de la gauche parlementaire. L’on peut comprendre que des militants d’extrême-gauche, tout à leur politique du pire – la même que celle qui les a conduit à appeler à l’abstention le 21 avril 2002, déclenchent délibérément une crise dans le fol espoir que du chaos naîtront leurs lendemains qui chantent. L’on peut également comprendre que la droite souverainiste et la gauche chevènementiste, tout à leur défense de la France du petit doigt sur la couture du pantalon garance, et de nos « fabuleux 75 » pointés sur « la ligne bleue des Vosges » s’opposent à un accroissement des pouvoirs de l’Europe Unie. Le fait qu’ils défendent un pays idéal qui n’a probablement jamais existé, et qui en tout état de cause a disparu pour de bon par une belle soirée d’août 1914 n’y change rien – la position qu’ils défendent a une certaine cohérence, dans l’univers clos et utopique dans lequel ils évoluent. L’on ne peut en dire autant du « non » de la gauche parlementaire.
En effet, cette position souffre d’un problème de logique fondamental. Il y a certes de nombreuses explications pour ce « non » : insatisfaction avec le gouvernement actuel, peur pour une certaine conception du modèle français … Toutefois, aucune n’est susceptible de justifier cette décision, qui est tout à fait susceptible de détruire le projet de cette même partie de la gauche de voir une Europe politique forte, dans laquelle les politiques sociales se verraient progressivement harmonisées « par le haut ». Les auteurs des présentes réflexions, quoiqu’un peu sceptiques sur le bien-fondé d’une telle harmonisation des politiques sociales, en tout cas à court terme, n’ont jamais entendu personne expliquer sérieusement que le projet de constitution constitue un recul sur le plan de l’Europe politique ou de l’Europe sociale. Les arguments étaient que le projet de constitution n’allait pas assez loin dans ces deux domaines – ou procédaient d’une fixation sur les aspects libéraux de la constitution (i.e. le principe de libre concurrence) – qui existent depuis 1957 et que certains ont feint de découvrir quarante-huit ans après. Et c’est là où le bât blesse : aucun des meneurs du « non de gauche » n’a été capable d’articuler une quelconque stratégie de renégociation du traité qui amènerait à un résultat plus proche de leurs vues, en présence de pays tels que le Royaume-Uni et la Pologne qui avaient déjà consenti d’immenses sacrifices – et sauteront probablement sur l’occasion d’une renégociation, si elle a lieu, pour remettre ces concessions en question. Rappelons que la négociation a été très longue et très difficile, dans une assemblée qui réunissait des tenants de tous les parties. L’accord final n’a eu lieu qu’après de multiples coups de théâtre, dont le renversement du très libéral et pro-Américain gouvernement Aznar en Espagne. Les tenants du “plan B” se sont bien gardés d’expliquer comment ils allaient réussir leur tour de force. Pire, pour des leaders qui se prétendaient préoccupés par le risque de « dumping social » des pays d’Europe de l’Est, ils ont jugé opportun de renoncer à un texte qui augmentait le poids de la France par rapport à, notamment, cette même Pologne.
Ce « non » d’une partie du P.S. ou des Verts est donc bien un « non d’espoir » … pour les partisans de la libéralisation à outrance de l’économie européenne et/ou de l’alignement pur et simple sur les Etats-Unis. Le néo-conservateur américain William Kristol écrivait ainsi le 27 mai sur le site internet du « Project for a New American Century » (www.newamericancentury.org) que « Les gauchistes rassemblés à Paris mercredi dernier contre la Constitution ont raison d’insister que leur ‘non’ est un ’non d’espoir’ Ceci est en effet un moment d’espoir – pour les chances d’une Europe forte, pro-Américaine, pro-liberté, globalement en faveur du marché et du libre-échange, socialement et moralement revigorée. » Un bon exemple de suicide politique donc, dont les responsables devront être sanctionnés – ce qui a déjà commencé.
L’on voit mal comment les mauvais bergers qui de par leur aveuglement ou leurs calculs cyniques ont mis aussi gravement en danger les idéaux de leur famille politique pourront échapper aux conséquences qui ne vont pas tarder à se manifester. Les membres de l’aile « libérale » du parti socialiste passés au « non », s’ils sont exclus de leur parti, auront bien du mal à retrouver leur place aux côtés des Chevènement, Besancenot, Buffet et Laguiller. Il y a donc gros à parier que leur hubris retrouvera sa nemesis – mais trop tard pour la gauche et trop tard pour la France.
Le suicide politique est une chose – pactiser avec les démons de la xénophobie en est une autre. Pourtant, plusieurs des leaders du « non de gauche » ont usé sans vergogne du spectre de l’étranger. L’ombre du « plombier polonais », nouveau bouc-émissaire du déclin du pays, du chômage et du mauvais temps, a plané sur la campagne. A l’image de M. Mélenchon, aperçu dans “Envoyé Spécial” en train d’expliquer qu’il n’en avait “rien à foutre” des Lituaniens, une partie de la gauche a montré une conception bien à elle de l’internationalisme. Certains se sont gaussés de la mine déconfite de M. Strauss-Kahn le soir du 29 mai. Ils auraient mieux fait de se préoccuper du sourire qu’affichait M. Le Pen ce même soir.
Myriam Goinard
Nicolas Michon
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